Maroc : la burqa, une interdiction, des questions

Mon pays me réserve souvent bien des surprises… et fait rare, celle-ci en est une bonne ! Il y a quelques jours, certains sites d’informations marocains ont annoncé que le ministère de l’Intérieur aurait interdit la production et la commercialisation de la burqa au Maroc, pour des raisons de sécurité. Très vite, la machine s’est emballée et les médias locaux ont relayé l’information, les médias internationaux l’ont félicitée, les intellectuels l’ont analysée, les réseaux sociaux l’ont commentée, les détracteurs l’ont fustigée… Alors moi bien entendu, j’ai voulu en savoir plus sur cette interdiction, pour en connaitre les contours et m’assurer qu’il ne s’agit pas uniquement d’un effet d’annonce, rediffusé par mimétisme médiatique.

 

En parcourant les différents sites d’informations, je réalise que certains relatent l’interdiction au conditionnel, d’autres au présent… que certains illustrent leur article avec un niqab en titrant burqa, d’autres le jilbab… qu’ici on parle d’une circulaire écrite, là d’une notification orale… Moi qui cherchais une information sûre et fiable, j’en ressors plus confuse encore, avec davantage de questions que de réponses. J’ai donc décidé de me pencher sur cette annonce au contenu imprécis, aux contours flous et aux sources anonymes.

 

Soulevons d’abord la question de l’objet de l’interdit : la burqa.

Pourquoi avoir choisi la burqa, alors que c’est une pratique marginale au Maroc ? Pourquoi ne pas avoir explicitement évoqué le niqab, plus répandu ? Selon le site Yabiladi, le terme burqa aurait été mis en avant par les autorités pour désigner « l’ensemble des voiles intégraux », Média 24, « tout ce qui couvre entièrement le visage ». Par ailleurs la plupart des médias ont illustré leur article avec un niqab et non une burqa. Quel imbroglio !  Et je dois avouer que parfois, moi aussi je suis perdue dans ces dénominations nouvelles : burqa, niqab, tchador, jilbab et autres curiosités moyen-orientales, dont j’avais à peine connaissance avant de connaître Ben Laden !
La burqa désigne ce voile intégral porté principalement en Afghanistan, au Pakistan et en Inde. La burqa correspond à l’application de la purdah (littéralement « rideau ») qui désigne une pratique empêchant les hommes de voir les femmes et l’obligation de ces dernières de se couvrir. La stricte application du purdah restreint leurs activités personnelles, sociales et économiques à l’extérieur de la maison. Il y a 2000 ans avant l’islam, les femmes de l’ancienne Assyrie restaient à l’intérieur, dans la pénombre.

Après les invasions en Perse au 7ème siècle, cette pratique a été adoptée par les musulmans : elle s’est probablement développée en Perse et s’est ensuite répandue dans les pays voisins. On l’appelle aujourd’hui voile islamique, suggérant ainsi que le port du voile est une prescription de la religion musulmane. Pourtant, il s’agit d’une tradition païenne Assyrienne datant de … 2000 ans avant l’avènement de l’Islam…. et qui a resurgi bien après la mort du prophète. Puis dans le années 80, sous le régime des talibans.

 

Pour dépêtrer tout cela, voici un bref rappel des caractéristiques de chacune de ces tenues.

Le hijab signifie « voile », « rideau ». On l’emploie pour parler du voile le plus répandu, couvrant la tête et les cheveux, mais pas le visage.

Le jilbab, une longue robe, souvent noire et utilisée par les Saoudiennes. Il ne cache pas le visage, mais il couvre l’intégralité du corps, masquant les formes de ses porteuses.

Le tchador est un vêtement  iranien correspondant à la pratique du chiisme iranien. Le tchador n’est pas seulement le voile , mais une pièce de tissu, sans manches, que les femmes iraniennes portaient avant l’avènement de l’islam.

Le niqab masque le visage et tout le corps, à l’exception des yeux. Il est plutôt le fait de pratiquants d’un islam rigoriste, notamment les salafistes. Le niqab s’accompagne parfois de gants pour dissimuler les mains et de lunettes de soleil ou d’un masque pour les yeux.

 

« Le voile intégral » a évolué au fil du temps et de l’espace, se propageant à coups d’imams farfelus, de dollars et de pétro-dollars, de complots, de coups d’états et de guerres intestines/ internationales. Les médias, dans la confusion, le sensationnalisme, dans la multitude d’informations, lui ont permis de devenir une information vraie, en diffusant largement la dénomination  « voile islamique »: cette information, sur-intériorisée est devenue vérité, cette tradition lointaine, la norme religieuse.

 

Ceux qui arguent que le voile intégral est une tradition de l’Islam ne font que démontrer leur méconnaissance sur cette pratique ! Ils continuent de l’employer comme instrument d’oppression et de négation de la moitié de notre humanité, pour maintenir leur société dans une structure patriarcale extrême, qui nie et efface l’existence même de la femme de la vie.

 

Plus qu’un vêtement, c’est une revendication politique qui se réclame des mouvements les plus extrêmes. C’est un porte-drapeau, noir étendard de mouvements politiques et idéologiques plus que d’une conviction religieuse.

 

 

Passons à présent aux questions autour de la circulaire. Où est-elle ? Quel numéro porte-t-elle ? Sur quel texte (loi, décret…) s’appuie-t-elle ? Quel fondement légal ? Jusqu’à présent, l’information de l’interdiction s’appuie sur des sources officieuses qui la relaient sous couvert d’anonymat. Voilà près d’une semaine que la presse se fend d’articles et toujours aucune communication officielle. Et là je réalise.

 

Quelle manœuvre politique subtile, car ourdie pendant une période de flottement durant laquelle le Maroc brille par son absence de gouvernement : personne pour voter un texte, le débattre, le contester, le retarder… Pour rappel, depuis les dernières élections législatives il y a près de 4 mois, le Maroc attend toujours la constitution de son gouvernement. Le chef du gouvernement sortant, Abdelilah Benkirane, avait été mandaté par le le roi Mohammed VI pour constituer une nouvelle majorité, suite à l’annonce des résultats qui ont donné gagnant le parti PJD (Parti de la Justice et du Développement). Depuis, faute de réunir de majorité, le pays attend son gouvernement, spectateur d’un blocage et de tractations politiques, tiraillé entre un parti islamiste qui se prétend modéré et qui a démontré le contraire sur le terrain ces dernières années, et des partis de technocrates décidés à porter le Maroc dans une ère économique moderne.

 

Quelle stratégie habile, car elle émane du ministère de l’intérieur, invoquant la sécurité de l’État pour justifier la décision: qui pourrait contester la Raison d’État, sinon un ennemi de la nation? Imaginez un instant le tollé si cette interdiction avait émané du ministère des Habbous et affaires islamiques…
Quelle opération étatique ingénieuse, car non seulement elle permet à nos services de renseignements de cartographier les foyers de résistance et d’identifier les récalcitrants qui pourraient constituer une menace dans la lutte contre le fondamentalisme et le terrorisme. Mais elle permet également de rectifier cette tendance importée de l’exterieur vers un radicalisme religieux, depuis l’arrivée du PJD au pouvoir il y a une dizaine d’années, et de recadrer et restaurer le positionnement du Maroc comme le pays d’un islam pacifiste, tolérant et ouvert sur le monde.

 

Quel formidable écho au discours du roi du Maroc, à Rabat pour le 63e anniversaire de «la Révolution du roi et du peuple» et celui de Dakar à l’occasion de la célébration de la Marche Verte, contre toute forme de terrorisme et d’obscurantisme justifiés au nom de l’islam.

 

Bref. Bien que floue, bien qu’imprécise, bien qu’elle soulève des questions, cette interdiction me réjouit ! Le Maroc lance son offensive contre ces accoutrements qui ne sont ni une tradition marocaine, ni une tradition islamique. Il coupe l’herbe sous le pied des prétendus imams d’outre-mer et autres prophètes de malheur qui voudraient nous faire croire qu’il s’agirait d’une obligation religieuse et universelle. Alors j’ajouterai aussi, quel courage ! Le Maroc prend position et interdit cette pratique avilissante, au risque de se mettre à dos une partie des pays et des musulmans les plus radicaux.
En revanche, le traitement de cette information a révélé l’ignorance et la confusion qui règnent dans certains médias de masse et dans l’opinion publique. Il serait une erreur de continuer d’employer les termes de « voile islamique » pour désigner la burqa ou le niqab. Peut-être « voile intégral » ? Les médias ont une responsabilité, celle de fournir une information documentée, fiable et vérifiée… autrement, ils finissent par créer et répandre des idées fausses. Et à force de les répéter, elles en deviennent vraies.

 

Ah et dernière chose, qui a retenu mon attention. Hier, je lisais cela, sur un site d’information européen : « simple hijab ». Rappelons qu’il y a encore 10 ans au Maroc (et dans le monde), des débats similaires portaient autour du voile « hijab ». Le hijab désigne le voile que certaines femmes musulmanes disposent sur leur tête pour dissimuler leurs cheveux. Aujourd’hui, on l’appelle « simple hijab », on le préfère, comme un « moindre mal ». Comment en si peu de temps, médias et opinion publique, ont-ils glissé ? Comment le débat sur le voile intégral a-t-il supplanté celui du hijab ? Comment, ce qui était inacceptable il y a encore une décennie, l’est devenu aujourd’hui ?

 

Que nos esprits sont amnésiques ! Que nos cerveaux malléables !

Ahlem B.

Crédit photo: nabilghandi.com

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Ahlem B.
Ahlem B. Chroniqueuse, storyteller, conteuse et auteur.

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